LE MANTEAU

En premier lieu, le manteau est un signe distinctif, un uniforme. Il marque l'appartenance à un groupe, une confrérie ou un ordre. C'est un signe de reconnaissance et d'unité. Il évoque la cohésion et la fraternité. Au moment de prononcer ses vux le moine se couvre d'un manteau. Il est l'expression première de la démarcation avec le monde profane. Délaisser ses vêtements ordinaires pour un manteau, un uniforme souligne la volonté d'appartenir à un ensemble plus grand, de rejeter son individualité, de reconnaître dans l'autre son semblable. C'est un symbole juridique de l'adoption, poser un manteau sur les épaules d'un homme équivaut à le reconnaître, à l'adopter.

Le vêtement exprime aussi la réalité fondamentale et essentielle. Quand Henoch monte au ciel Dieu lui ordonne de quitter ses vêtements, il prend ainsi le caractère du monde nouveau dans lequel il pénètre. Le manteau est le signe et l'essence de ce nouveau monde, de cet homme nouveau. Il est également le symbole de la transmission de maître à disciple. On a longtemps pensé que l'aura d'un homme passait dans son manteau, c'est pourquoi les prophètes se le transmettaient à tour de rôle.

Lorsque Elisée disciple d'Elie apprend que celui ci va partir, il demande que du moins « il lui confère une double part de son esprit », c'est à dire la part d'héritage réservée à l'aîné. Alors qu'Elie est enlevé sur un char de feu, Elisée reçoit le manteau sur les épaules et est investi de la mission prophétique du maître et de ses pouvoirs. Il réitère d'emblée les gestes de ce dernier affirmant ipso facto sa filiation : il roule le manteau comme un bâton et frappe les eaux du Jourdain comme son prédécesseur l'avait fait pour pouvoir passer. Les maîtres soufis de même couvrent de leur manteau leurs disciples avant de commencer leur enseignement, ils leur confèrent ainsi leurs pouvoirs et signifient qu'ils les acceptent comme élèves.

Le manteau est également par voie d'identification le symbole de celui qui le porte. Donner son manteau c'est se donner soi même. Lorsque St Martin coupe son manteau pour le donner à un mendiant, c'est le don de sa personne qu'il effectue et dont le Christ le remercie par la suite. St François d'Assise fera aussi le don de son manteau à un mendiant.

Fréquemment cette identification se manifeste dans l'ancien testament par une adéquation des états intérieurs et de la manière de traiter le manteau. On veut  bien se présenter, on lave son manteau. On le déchire ou on l'enlève en signe de colère, de tristesse, de deuil. Il est la marque du rang social, simple pour les pauvres et les prisonniers, il est décoré pour les riches et les puissants et peut m^me être offert comme un cadeau d'hommage, comme un objet précieux. Yahvé lui même s'enveloppe de lumière comme d'un manteau.

Le manteau est investi des prérogatives de celui qui le porte. Le manteau du Christ a la réputation de guérir.

Prendre le manteau peut également signifier un choix : celui de la sagesse. Il s'agit d'assumer une fonction dont le manteau est l'emblème. Il s'agit du manteau des philosophes. Le manteau ici protège, sépare du monde profane. C'est l'image de l'Hermite, le neuvième lame du Tarot. Il cache la lumière qui exprime la sagesse, la connaissance réelle sous un pan de son manteau, de manière à ne pas aveugler celui qui n'est pas préparé à la voir. Il exprime la conscience tournée vers l'intérieur,sens véritable de l'ésotérisme. Eliphas Levi y fait référence ainsi « l'initié est celui qui possède la lampe de Trismégiste, le manteau d'Apollonius et le bâton des Patriarches ».

Le manteau est le symbole et la manifestation de cette faculté particulière de s'isoler du monde, d'être imperméable à l'opinion commune, à la pression collective afin de se fondre dans le silence intérieur et la méditation. Il est le retrait en soi et en Dieu.

Il est aussi l'expression de ce qui est caché, voilé aux yeux du monde ; on parle de ce qui circule sous le manteau pour exprimer des pratiques secrètes. On peut évoquer ici le manteau d'invisibilité de Siegfried dans la légende des Niebelungen. Dans les rêves, la psychanalyse l'explique comme un symbole de protection et de secret. On trouve une iconographie importante de Madonne au manteau exprimant encore cette idée de protection. Lorsque St Paul parle de l'habit et de l'armure symbolique dont doit se vêtir l'apôtre chrétien il fait référence à cette même idée.

Enfin le manteau est le double, l'image de notre propre corps physique, véhicule terrestre destiné à recevoir l'esprit et dont il faut apprendre à se jouer, à se servir comme d'un instrument et non pas un maître. C'est le sens de la scène entre Jésus et Bartimée l'aveugle qu'il guérit. Jésus s'arrêta et dit « appelez le ». On appelle l'aveugle en lui disant « aie confiance lève toi il t'appelle ». L'aveugle jeta son manteau et vint à Jésus.

Le manteau ici est un obstacle dont il faut se débarrasser pour se lever, guérir, retrouver la vue, dans tous les sens du terme. C'est le fardeau des préjugés, des attachements qu'il faut rejeter pour avancer, alors qu'ils constituent un confort intellectuel.C'est ce qu'exprime les derviches tourneurs lorsqu'ils font tourner et se débarrassent de leur manteaux noirs pour ne garder que la tunique blanche expression lumineuse du moi véritable. Ce manteau là est incarne les différents visages des métamorphoses qu'un être humain peut revêtir et qui voile son identité première, divine.

Lorsque Jésus dépose son manteau pour laver les pieds de ses disciples et ne garde que la tunique du serviteur, il nous enseigne à laisser de coté les artifices, les ostentations pour aller vers la pureté.